Congo : le pari colossal de la reconstruction routière, entre ambitions revues à la baisse et chantier de plusieurs générations

Écrit par Nelly Tshienda, édition par Tribune Média Congo et supervision éditoriale par Kalonji Wa Mulumba

Publié le 27 mai 2026 à13h30

⏱️lecture 8 min

Reconstruire les routes de la RDC : un chantier de 250 milliards $ sur plusieurs générations

Le gouvernement congolais a adopté, le 22 mai 2026, un nouveau programme national de connectivité routière couvrant 22 000 kilomètres de routes à travers le pays. Présenté lors du 90e Conseil ordinaire des ministres, ce projet vise à relier les capitales provinciales et territoriales, entretenir les axes existants et moderniser progressivement le réseau routier national.

Selon le ministre des Infrastructures et Travaux publics, John Banza Lunda, les routes concernées seront stabilisées, asphaltées ou bétonnées selon leur importance économique, stratégique et sécuritaire.

Mais derrière cette annonce se cache une réalité plus profonde : celle d’un immense retard infrastructurel accumulé depuis des décennies, dans un pays-continent où des milliers de localités restent encore difficilement accessibles.

Des ambitions revues à la baisse

Ce nouveau programme marque un changement de stratégie par rapport aux ambitions affichées en 2025. À l’époque, les autorités avaient lancé un vaste projet de réhabilitation de 38 000 kilomètres de routes rurales ainsi que plus de 11 000 kilomètres d’axes prioritaires.

L’objectif était de désenclaver les zones agricoles, faciliter les échanges commerciaux et reconnecter plusieurs provinces isolées.

Cependant, la mise en œuvre du programme s’est rapidement heurtée à d’importantes contraintes :

• manque de financement ;

• difficultés logistiques ;

• insuffisance des équipements ;

• contraintes techniques ;

• dégradation rapide des routes sous l’effet des pluies ;

• insécurité dans certaines régions.

À la fin de l’année 2025, les chiffres officiels montraient qu’environ 8 000 kilomètres seulement avaient été réhabilités, bien loin des objectifs initiaux.

Des progrès ont néanmoins été enregistrés dans certaines provinces comme le Kasaï-Oriental, le Haut-Katanga, la Tshopo ou encore le Kongo-Central, grâce notamment au déploiement de brigades routières.

Priorité aux corridors stratégiques

Face à ces difficultés, le gouvernement semble désormais privilégier une approche plus ciblée.

Dans son discours sur l’état de la nation du 8 décembre 2025, le président Félix Tshisekedi avait déjà annoncé un recentrage des efforts sur environ 3 735 kilomètres de routes rurales stratégiques à réhabiliter en 2026.

Parmi les axes prioritaires figurent :

• la RN1 entre Tshikapa et la frontière angolaise ;

• la RN39 entre Kamwesha, Bakwanga, Tshimbulu et Mbuji-Mayi ;

• la RN2 reliant Mbuji-Mayi à Bukavu;

• la RN7 entre Kananga et Kisangani ;

• la RN8 entre Mbandaka et Ikela ;

• la RN4 entre Kisangani, Bunia et Mahagi.

Le chef de l’État a également évoqué la modernisation du tronçon ferroviaire Kisangani–Ubundu dans le cadre d’un partenariat public-privé.

Cette nouvelle orientation traduit une volonté de concentrer les ressources limitées du pays sur des corridors jugés essentiels pour le commerce, la sécurité et la circulation des personnes.

Un défi gigantesque pour la RDC

La question demeure toutefois immense : combien coûterait réellement la reconstruction complète du réseau routier congolais ?

Avec plus de 2,3 millions de km², la RDC est l’un des plus vastes pays d’Afrique. Pourtant, seule une faible portion de son réseau routier est aujourd’hui asphaltée et en bon état.

Selon plusieurs estimations basées sur les coûts moyens observés en Afrique centrale, le pays aurait besoin de réhabiliter ou construire entre 120 000 et 180 000 kilomètres de routes afin de disposer d’un réseau national réellement fonctionnel.

Tous ces axes ne nécessiteraient pas forcément de l’asphalte :

les grands corridors économiques seraient asphaltés ;

les routes secondaires et rurales pourraient être aménagées en latérite améliorée ou en gravier stabilisé.

Combien coûterait un tel chantier ?

Le coût moyen d’une route asphaltée en Afrique varie généralement entre 1 et 3 millions de dollars par kilomètre. Dans les zones complexes — forêts tropicales, marécages, relief accidenté ou nécessité de construire des ponts — les coûts peuvent grimper entre 4 et 8 millions de dollars par kilomètre.

En RDC, les dépenses sont souvent encore plus élevées en raison :

• de l’éloignement des chantiers ;

• du manque d’infrastructures industrielles ;

• des difficultés d’approvisionnement ;

• de l’insécurité dans certaines régions ;

• des fortes contraintes climatiques.

Dans une hypothèse réaliste comprenant :

• environ 40 000 kilomètres de routes asphaltées ;

• près de 80 000 kilomètres de routes rurales réhabilitées ;

• la reconstruction des ponts et systèmes de drainage ;

le coût total pourrait être compris entre 120 et 250 milliards de dollars.

Pour un réseau moderne comparable à celui de certains pays émergents, les investissements pourraient même dépasser 300 milliards de dollars sur plusieurs décennies.

Combien de temps faudrait-il ?

Le facteur temps constitue un autre défi majeur.

Même avec des financements importants, la transformation complète du réseau routier congolais nécessiterait des décennies.

Dans un scénario réaliste, avec :

• une stabilité politique relative ;

• des financements réguliers ;

• des capacités techniques renforcées ;

la RDC pourrait moderniser entre 3 000 et 5 000 kilomètres de routes par an.

À ce rythme, il faudrait environ :

25 à 40 ans

pour restructurer sérieusement le réseau national.

Dans un scénario plus ambitieux reposant sur :

• des investissements massifs ;

• des partenariats public-privé ;

• l’appui des bailleurs internationaux ;

• une forte implication du secteur minier ;

• une industrialisation locale des matériaux de construction ;

le pays pourrait atteindre 7 000 à 10 000 kilomètres de routes modernisées chaque année.

Même dans ce cas, il faudrait encore :

15 à 20 ans

pour transformer profondément les infrastructures routières du pays.

L’entretien, le véritable défi

Au-delà de la construction, le principal enjeu reste l’entretien des routes.

Dans les zones tropicales, une route mal entretenue peut se dégrader fortement en seulement quelques années sous l’effet des pluies et du trafic lourd.

Les experts estiment donc que la RDC devra également mettre en place :

• des fonds permanents d’entretien routier ;

• des péages fonctionnels ;

• des brigades techniques permanentes ;

• une production locale de ciment, bitume et matériaux.

Sans entretien durable, plusieurs milliards de dollars d’investissements pourraient rapidement être perdus.

Les leçons d’autres pays

L’expérience internationale montre que la modernisation d’un réseau routier national est généralement un processus de longue haleine.

La Chine a mis près de 40 ans pour construire son immense réseau moderne.

L’Inde a accéléré ses infrastructures sur environ 25 ans.

L’Éthiopie a connu une forte expansion routière sur deux décennies.

L’Angola, malgré d’importants investissements après la guerre civile, poursuit encore aujourd’hui ses travaux de reconstruction.

La RDC fait face à des défis encore plus complexes :

• un territoire immense ;

• une faible densité d’infrastructures héritées ;

• des zones forestières difficiles d’accès ;

• des besoins énormes en ponts et ouvrages hydrauliques ;

des contraintes sécuritaires persistantes dans l’Est.

Un chantier de plusieurs générations

Le nouveau programme de 22 000 kilomètres illustre donc une évolution pragmatique de la stratégie gouvernementale : viser moins large, mais tenter d’obtenir des résultats plus concrets sur les axes jugés prioritaires.

Pour de nombreux observateurs, la reconstruction du réseau routier congolais ne sera pas seulement un projet de mandat présidentiel, mais probablement un chantier de plusieurs générations.

Car au-delà des routes, c’est toute la question de l’intégration économique, de l’unité territoriale et du développement de la RDC qui se joue à travers ces infrastructures.

Une vision qui dépasse un seul mandat

Pour plusieurs analystes, la question des infrastructures en RDC dépasse largement le cadre d’un seul programme gouvernemental ou d’un mandat présidentiel. La modernisation d’un pays aussi vaste et complexe que la République démocratique du Congo nécessite une continuité politique et institutionnelle sur plusieurs décennies.

Dans ce contexte, de nombreux observateurs estiment qu’il est essentiel d’assurer une continuité des grands projets d’infrastructures engagés sous la présidence de Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo afin d’éviter que les chantiers lancés ne soient abandonnés à chaque alternance politique.

Routes, ponts, chemins de fer, ports, urbanisation, énergie ou encore modernisation des villes : ces projets nécessitent des investissements colossaux, une planification de long terme et une stabilité dans les politiques publiques.

L’expérience de plusieurs pays montre en effet que les transformations majeures ne se réalisent que lorsque les programmes structurants se poursuivent sur plusieurs générations de dirigeants.

En Afrique, certaines capitales et grandes métropoles ont connu une modernisation visible, avec des quartiers modernes et des infrastructures importantes. Mais dans de nombreux cas, cette modernisation reste concentrée dans quelques centres urbains tandis que de vastes régions demeurent sous-équipées ou abandonnées.

Pour plusieurs experts, si la RDC ambitionne de devenir un pays véritablement moderne, avec des infrastructures fonctionnelles sur l’ensemble du territoire national et pas uniquement dans quelques grandes villes il sera indispensable de maintenir une continuité dans les politiques d’aménagement et de développement.

Autrement dit, la réussite d’un vaste programme de modernisation du Congo dépendra non seulement des financements et des capacités techniques, mais aussi de la capacité des futurs dirigeants à poursuivre les grands projets structurants au-delà des cycles politiques.

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