Kagame découvre le panafricanisme… sous sanctions américaines

Le Président du Rwanda Paul Kagame

Écrit par Nelly Tshienda, édition par Tribune Media Congo, supervision éditoriale par Kalonji wa mulumba

Publié le 17 mai 2026 à 16h03

⏱️lecture 4 min

À Kigali, devant les chefs d’entreprise réunis à l’Africa CEO Forum, Paul Kagame a livré un discours qui n’est pas passé inaperçu. Le président rwandais, longtemps présenté comme l’un des partenaires africains les plus proches de Washington, s’est soudainement transformé en défenseur d’une Afrique souveraine, indépendante des injonctions occidentales et capable de dire « non » aux grandes puissances.

Le ton était offensif, presque militant. Kagame a reconnu que les sanctions américaines contre le Rwanda « font mal », tout en affirmant qu’il ne capitulerait pas. Selon lui, les puissances étrangères ne devraient pas dicter leur conduite aux États africains. Il a même appelé le continent à développer son propre levier de puissance et à cesser d’attendre l’approbation de l’Occident.

Sur le fond, difficile de contester certains arguments. Oui, l’Afrique a souvent été traitée comme un terrain d’influence plutôt que comme un partenaire d’égal à égal. Oui, les grandes puissances appliquent fréquemment une diplomatie à géométrie variable. Et oui, l’idée d’une Afrique plus souveraine et moins dépendante des agendas étrangers parle à de nombreux citoyens africains.

Mais dans le cas de Paul Kagame, ce soudain réveil panafricaniste soulève aussi une question de cohérence politique.

Car pendant des années, Kigali a bénéficié d’une relation privilégiée avec les États-Unis et plusieurs capitales occidentales. Le Rwanda a longtemps été présenté comme un « modèle » africain : stabilité, croissance, discipline administrative, modernisation technologique. Malgré les accusations répétées sur l’implication rwandaise dans les conflits de l’Est de la RDC, les critiques occidentales sont restées longtemps prudentes, parfois silencieuses.

Aujourd’hui, le contexte change. Washington a imposé des sanctions contre des responsables rwandais en raison du soutien présumé de Kigali au M23 dans l’Est congolais. Et c’est précisément à ce moment que Kagame redécouvre les vertus du discours souverainiste africain.

Le contraste mérite d’être relevé.

Quand les relations avec les puissances occidentales étaient au beau fixe, le partenariat stratégique ne semblait pas poser de problème. Mais maintenant que les sanctions tombent et que la pression diplomatique augmente, le langage change : place au refus des « leçons » venues de l’extérieur, à la dénonciation des rapports de domination et aux appels à la dignité africaine.

On pourrait presque parler d’un panafricanisme de circonstance.

Le plus ironique est peut-être ailleurs. Pendant longtemps, ceux qui dénonçaient l’influence occidentale en Afrique étaient souvent qualifiés d’idéologues, de radicaux ou de populistes. Aujourd’hui, ce même vocabulaire est repris par un dirigeant qui a longtemps incarné, aux yeux de nombreux observateurs, l’allié africain exemplaire des puissances occidentales dans la région des Grands Lacs.

Cette évolution révèle surtout une réalité classique des relations internationales : les discours sur la souveraineté deviennent généralement plus audibles lorsque les intérêts sont touchés.

Paul Kagame affirme que les sanctions américaines sont faites pour « faire mal » et reconnaît qu’elles produisent leurs effets. Mais il ajoute que ceux qui les imposent ne verront peut-être jamais les résultats qu’ils espèrent. Une manière de dire que Kigali entend miser sur le temps long et ne compte pas modifier sa stratégie sous pression.

Reste une interrogation centrale : ce discours marque-t-il une véritable conversion idéologique ou simplement une adaptation politique face à un nouvel équilibre géopolitique ?

Dans une Afrique où le souverainisme gagne du terrain, où plusieurs dirigeants dénoncent ouvertement les anciennes dépendances occidentales, Kagame semble vouloir occuper à son tour ce terrain politique. Mais contrairement à d’autres figures panafricanistes historiques, son virage intervient précisément au moment où son régime se retrouve visé par des sanctions américaines.

C’est ce calendrier qui nourrit le scepticisme.

Au-delà des formules et des postures, la question essentielle demeure pourtant celle-ci : peut-on défendre la souveraineté africaine tout en étant accusé de déstabiliser un pays voisin africain ?

C’est là toute la contradiction qui fragilise aujourd’hui le discours de Kigali.

Car l’idée d’une Afrique forte, indépendante et respectée ne peut difficilement convaincre si elle s’accompagne, dans le même temps, de tensions régionales persistantes, d’accusations d’ingérence et d’une guerre qui continue de faire des victimes dans l’Est de la République démocratique du Congo.

Le panafricanisme, pour être crédible, ne peut pas être seulement un langage de résistance face aux sanctions. Il doit aussi être un principe cohérent dans les relations entre États africains eux-mêmes.

Et c’est peut-être là que commence le véritable débat.

✍️par Korilove pour Tribune Média Congo

Précédent
Précédent

De partenaire stratégique à allié encombrant : la lente rupture entre Kigali et Washington