Félix Tshisekedi face au plus grand défi de la République démocratique du Congo
Reconstruire une armée républicaine après des décennies de guerres, d’infiltrations et de clientélisme
Écrit par Nelly Tshienda, édition par Tribune Media Congo supervision éditoriale par Kalonji Wa Mulumba
Publié le 25 mai 2026 à 16h13
⏱️ lecture 6 min
Lorsqu’il accède à la magistrature suprême en 2019, Félix Tshisekedi pense hériter d’une armée capable de défendre l’intégrité territoriale du pays. Les rapports qui lui sont transmis présentent alors les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) comme une institution opérationnelle, disciplinée et prête à faire face aux menaces sécuritaires.
Mais la réalité du terrain va rapidement rattraper le nouveau chef de l’État.
Face à la résurgence des groupes armés dans l’Est du pays et aux difficultés rencontrées par les FARDC, le président finit par découvrir l’ampleur des failles internes de l’armée congolaise. Lors d’une conférence de presse à Kinshasa, il reviendra lui-même sur certaines déclarations passées, reconnaissant avoir été induit en erreur sur les véritables capacités opérationnelles des FARDC par des informations erronées transmises par certains responsables militaires.
Ce moment marquera le début du véritable défi de son mandat : reconstruire une armée républicaine dans un pays-continent marqué par plus de deux décennies de conflits.
Une armée héritée des guerres du Congo
Pour comprendre les difficultés actuelles des FARDC, il faut remonter aux guerres de 1996–1997 et aux conflits qui ont suivi.
La chute du régime de Mobutu et l’arrivée au pouvoir de Laurent-Désiré Kabila à travers l’Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo (AFDL) ouvrent une nouvelle ère de recomposition militaire. Cette période, marquée par l’implication d’acteurs régionaux, notamment le Rwanda selon de nombreux rapports historiques et internationaux, transforme durablement l’architecture sécuritaire du pays.
Parmi les figures militaires de cette époque figure James Kabarebe, officier rwandais ayant joué un rôle majeur dans les opérations militaires de l’AFDL durant la première guerre du Congo. Cette séquence historique marque le début d’une imbrication profonde entre conflits internes congolais et dynamiques régionales.
Au fil des années, les FARDC deviennent le produit de brassages successifs entre anciens soldats gouvernementaux, groupes rebelles intégrés et mouvements armés issus des différents accords de paix.
Cette logique permet d’éviter l’implosion du pays, mais elle produit aussi une armée profondément hétérogène.
Des généraux sans véritable culture militaire
Dans une armée structurée, devenir général est le résultat d’un long parcours : formation académique, expérience du terrain, commandement progressif et mérite acquis après quinze à vingt années de carrière militaire.
Au Congo, la réalité fut parfois différente.
De nombreux officiers supérieurs furent promus dans des contextes exceptionnels, davantage liés aux équilibres politiques et aux processus d’intégration post-conflit qu’à une logique stricte de mérite militaire. Certains généraux se retrouvèrent à des postes stratégiques sans avoir suivi un parcours militaire classique correspondant aux responsabilités du plus haut grade de l’armée.
Le résultat ne tarda pas à apparaître :
• manque de coordination sur le terrain ;
• défaillances logistiques ;
• replis stratégiques mal maîtrisés ;
• difficultés à contenir certaines offensives rebelles.
Ces failles ont mis en danger l’intégrité territoriale du pays.
Le Rwanda et la guerre du M23 : une guerre devenue régionale
La crise dans l’Est du Congo ne peut être comprise sans sa dimension régionale.
Depuis plusieurs années, Kinshasa accuse le Rwanda de soutenir le M23. Longtemps, Kigali a rejeté ces accusations, dénonçant une campagne politique contre le Rwanda.
Mais au fil du temps, le discours rwandais a évolué.
Plusieurs rapports du Groupe d’experts des Nations unies ont documenté des éléments faisant état d’un soutien militaire et logistique rwandais au M23, ainsi que la présence de forces rwandaises sur le territoire congolais. Face à la pression diplomatique internationale, les autorités rwandaises ont progressivement adopté une communication plus nuancée.
Paul Kagame lui-même a reconnu publiquement l’existence de « mesures défensives » prises par le Rwanda sur le territoire congolais, affirmant qu’elles ne seraient pas retirées tant que les menaces sécuritaires contre son pays persisteraient.
Par ailleurs, des communications officielles de représentants diplomatiques rwandais ont également évoqué des formes de coopération sécuritaire dans le contexte de la crise à l’Est.
Pour Kinshasa, ces éléments confirment que le Congo ne fait pas face à une simple rébellion locale, mais à une guerre régionalisée aux implications géopolitiques majeures.
Le constat accablant et le début des réformes
Après avoir pris la mesure de la situation réelle de l’armée, Félix Tshisekedi décide de lancer plusieurs réformes majeures.
Conscient qu’un pays aussi vaste et riche que le Congo ne peut survivre sans une armée forte, il engage :
• l’augmentation du budget de la défense ;
• l’amélioration des soldes militaires ;
• l’acquisition d’équipements modernes ;
• la réorganisation progressive du commandement ;
• la construction de camps militaires ;
• le renforcement des infrastructures hospitalières militaires ;
•l’intensification des formations militaires à l’étranger.
Le défi est immense : reconstruire une armée alors même que le pays est en pleine guerre.
Aujourd’hui, malgré les difficultés persistantes, plusieurs résultats commencent à apparaître.
Dans le Nord-Kivu, les FARDC, des soldats mieux formés et aguerris par les combats, ont repris plusieurs localités stratégiques dans le territoire de Masisi.
Cette progression rapproche progressivement l’armée congolaise de Rubaya, zone hautement stratégique en raison de ses importantes ressources minières et considérée comme un verrou essentiel dans l’économie de guerre du M23 soutenu par le Rwanda.
Ces avancées ne signifient pas que la guerre est terminée. Mais elles traduisent une montée en puissance progressive des capacités opérationnelles des FARDC.
Un chantier qui dépasse un mandat présidentiel
Malgré les progrès enregistrés, la reconstruction de l’armée congolaise reste un travail de longue haleine.
Transformer une institution marquée par plus de vingt ans de conflits, de brassages militaires et de clientélisme ne peut se faire en quelques années. Réformer la chaîne de commandement, professionnaliser les officiers, restaurer la discipline et reconstruire une véritable culture républicaine prendra du temps.
Ce chantier dépasse largement un seul mandat présidentiel.
Mais une chose apparaît désormais clairement : face à un constat accablant sur l’état réel des FARDC, Félix Tshisekedi a choisi d’affronter les failles de l’armée congolaise plutôt que de les ignorer.
Et dans l’histoire récente de la République démocratique du Congo, ce choix pourrait marquer un tournant décisif.

