Rubaya, Kigali, Paris : pourquoi la France reste-t-elle si ambiguë dans la guerre du Congo ?
Rédaction par Nelly Tshienda, édition par Tribune Media Congo et supervision éditoriale par Kalonji Wa Mulumba
Publié le 30 mai 2026 à 06h30
⏱️lecture 8 min
Pendant que les collines de Rubaya tombent sous le contrôle des rebelles du M23 soutenus par les RDF rwandaises, pendant que des milliers de familles fuient les combats et que le coltan continue de quitter les mines sous protection armée, une autre bataille se joue loin du Nord-Kivu : celle du récit diplomatique.
À l’est de la République démocratique du Congo, la guerre ne se limite plus aux armes. Elle expose désormais les contradictions des grandes puissances, les ambiguïtés géopolitiques et les incohérences d’une politique française de plus en plus difficile à comprendre pour une partie de l’opinion congolaise.
Car une question revient désormais avec insistance à Kinshasa comme dans une grande partie de la diaspora congolaise : pourquoi Paris continue-t-il de ménager Kigali malgré les accusations répétées visant le Rwanda dans le conflit congolais ?
Depuis plusieurs années, rapports onusiens, experts régionaux et chancelleries occidentales évoquent le soutien du Rwanda au M23, groupe armé redevenu l’un des principaux acteurs de déstabilisation dans l’est du Congo. Les combats autour de Rubaya, zone stratégique riche en coltan, ont encore renforcé ces accusations.
Rubaya n’est pas une localité anodine. C’est l’un des épicentres mondiaux des minerais stratégiques. Dans cette région où le sous-sol vaut parfois plus que les vies humaines, le contrôle des mines est devenu un enjeu militaire, économique et diplomatique majeur.
Des sources militaires congolaises ainsi que plusieurs combattants Wazalendo affirment que des mercenaires français opéreraient aux côtés des forces du M23/RDF autour de Rubaya. Une accusation particulièrement sensible dans un contexte où Paris continue de défendre une position diplomatique prudente vis-à-vis de Kigali. À ce stade, aucune confirmation indépendante n’a cependant permis d’établir officiellement l’identité des personnes évoquées.
Pendant ce temps, la position française continue d’interroger.
Alors que plusieurs partenaires occidentaux ont parfois adopté un ton plus ferme à l’égard de Kigali, Paris semble privilégier la prudence diplomatique. Le contraste est saisissant : d’un côté, des accusations persistantes contre le Rwanda concernant son implication présumée dans l’est de la RDC ; de l’autre, un rapprochement diplomatique, économique et militaire renforcé entre la France et Kigali.
Cette relation n’est pas nouvelle. Depuis plusieurs années, Emmanuel Macron a entrepris une spectaculaire réconciliation avec Paul Kagame, dans le prolongement du travail mémoriel engagé autour du génocide des Tutsi de 1994. Coopérations économiques, partenariats stratégiques, rapprochement politique : Paris et Kigali ont progressivement tourné la page de décennies de tensions.
Mais à Kinshasa, beaucoup peinent à comprendre cette proximité croissante au moment même où le Rwanda fait l’objet d’accusations graves concernant la guerre à l’est du Congo.
L’incompréhension est d’autant plus forte que la France continue officiellement de défendre les principes de souveraineté territoriale, de stabilité régionale et de respect du droit international.
Comment expliquer alors cette prudence persistante vis-à-vis de Kigali ?
La question devient encore plus sensible lorsque l’on observe la dimension symbolique du dossier. La République démocratique du Congo demeure aujourd’hui l’un des plus grands espaces francophones du monde. Le Rwanda, lui, a depuis longtemps réorienté son architecture diplomatique, éducative et économique vers le monde anglophone. Pourtant, c’est bien avec Kigali que Paris semble avoir choisi d’investir une partie importante de sa stratégie régionale.
Pour de nombreux Congolais, cette orientation nourrit un sentiment croissant de double standard diplomatique.
D’un côté, les discours internationaux appellent au dialogue, à la désescalade et aux négociations. De l’autre, les populations de l’est du Congo continuent de vivre sous les bombes, les déplacements forcés et l’économie de guerre alimentée par les minerais stratégiques.
Les récentes déclarations d’Emmanuel Macron appelant Félix Tshisekedi à poursuivre les discussions avec Paul Kagame ont ainsi suscité l’incompréhension chez plusieurs observateurs congolais. Car pour beaucoup, la question n’est plus de trouver un nouvel arrangement diplomatique, mais de faire respecter les engagements déjà signés dans les différents processus de paix.
À quoi servent les accords si leur application reste constamment repoussée pendant que les combats se poursuivent sur le terrain ?
C’est précisément là que le malaise devient politique.
La crise congolaise agit désormais comme un révélateur plus large des difficultés françaises sur le continent africain. Du Sahel à l’Afrique centrale, une partie croissante des opinions publiques africaines reproche à Paris une politique jugée incohérente, verticale ou encore marquée par des réflexes hérités d’un ancien logiciel postcolonial.
Les ruptures successives entre la France et plusieurs pays sahéliens ont déjà montré les limites d’une influence autrefois incontestée. Une nouvelle génération africaine, plus connectée, plus politisée et plus souverainiste, remet désormais ouvertement en question les rapports historiques entre Paris et ses anciennes zones d’influence.
Dans ce contexte, le dossier rwandais devient explosif.
Parce qu’au-delà des intérêts diplomatiques, militaires ou économiques, il touche à une question devenue centrale dans les opinions africaines contemporaines : celle de la cohérence.
Comment défendre le droit international tout en restant ambigu face à un allié accusé d’ingérence régionale ?
Comment appeler à la paix sans exercer une pression claire sur tous les acteurs impliqués ?
Comment parler de partenariat équilibré avec l’Afrique tout en donnant le sentiment que certaines vies, certaines souverainetés ou certains conflits pèsent moins lourd que d’autres dans les équilibres diplomatiques ?
À Rubaya, ces questions ne sont pas théoriques.
Elles se lisent dans les camps de déplacés.
Dans les mines contrôlées par les armes.
Dans les villages abandonnés.
Dans les morts silencieux d’une guerre qui dure depuis trop longtemps.
Et pendant que les diplomaties nuancent, les populations congolaises, elles, continuent d’enterrer leurs morts.

