Colombie : l’extrême droite aux portes du pouvoir après un premier tour historique

Rédaction par Nelly Tshienda, édition par Tribune Media Congo et supervision éditoriale par Kalonji Wa Mulumba

Publié le 01 juin 2026 à 13h20

⏱️lecture 5 min

Le premier tour de l’élection présidentielle colombienne du 31 mai 2026 a marqué un tournant majeur dans la vie politique du pays. Contre de nombreux pronostics, le candidat d’extrême droite Abelardo de la Espriella est arrivé en tête avec près de 44 % des suffrages, devant le sénateur de gauche Iván Cepeda, qui a recueilli environ 41 % des voix. Les deux hommes s’affronteront lors d’un second tour décisif prévu le 21 juin.

Cette progression spectaculaire de l’extrême droite reflète les inquiétudes d’une partie de la population face à la montée de l’insécurité, au retour de violences liées aux groupes armés et au trafic de drogue. Avocat médiatique et admirateur assumé de Donald Trump, du président salvadorien Nayib Bukele et du président argentin Javier Milei, Abelardo de la Espriella a bâti sa campagne sur un discours de fermeté sécuritaire, de réduction du rôle de l’État et de rupture avec les élites politiques traditionnelles.

Face à lui, Iván Cepeda représente la continuité du projet politique engagé par le président sortant Gustavo Petro, premier chef d’État de gauche de l’histoire colombienne. Défenseur des droits humains et figure de la gauche progressiste, Cepeda promet de poursuivre les réformes sociales lancées depuis 2022 et de défendre les accords de paix conclus avec les anciennes guérillas.

La candidate conservatrice Paloma Valencia, arrivée troisième, a rapidement apporté son soutien à Abelardo de la Espriella, renforçant les chances de la droite de reprendre le pouvoir lors du second tour.

Comprendre la politique colombienne : un pays marqué par les conflits

Pendant une grande partie du XXe siècle, la vie politique colombienne a été dominée par deux partis traditionnels : le Parti libéral et le Parti conservateur. Leur rivalité a culminé dans les années 1940 et 1950 avec une période de guerre civile connue sous le nom de « La Violencia », qui a fait plusieurs centaines de milliers de morts.

À partir des années 1960 sont apparus plusieurs mouvements de guérilla, dont les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) et l’ELN (Armée de libération nationale). Ces groupes armés, inspirés par des idéologies marxistes, ont affronté l’État pendant des décennies. Le conflit s’est complexifié avec l’émergence de groupes paramilitaires d’extrême droite et des puissants cartels de la drogue. Pendant plus d’un demi-siècle, la Colombie a ainsi été l’un des pays les plus touchés par la violence politique en Amérique latine.

Dans les années 2000, le président Álvaro Uribe a incarné une politique de « main dure » contre les guérillas. Très populaire, il a considérablement affaibli les FARC grâce à une stratégie militaire offensive. Son héritage continue aujourd’hui d’influencer une grande partie de la droite colombienne.

En 2016, le gouvernement du président Juan Manuel Santos a signé un accord de paix historique avec les FARC, mettant officiellement fin à plus de cinquante ans de conflit armé. Malgré cette avancée, plusieurs groupes dissidents et organisations criminelles restent actifs dans certaines régions du pays.

L’arrivée de la gauche au pouvoir en 2022

L’élection de Gustavo Petro en 2022 a constitué un événement sans précédent. Ancien membre de la guérilla urbaine du M-19 devenu sénateur, Petro est devenu le premier président de gauche de l’histoire colombienne. Son programme visait à réduire les inégalités sociales, accélérer la transition écologique et approfondir les accords de paix.

Cependant, son mandat a été confronté à des difficultés économiques, à une polarisation politique croissante et à une recrudescence des violences dans plusieurs régions du pays. Ces facteurs ont contribué à renforcer le discours sécuritaire porté aujourd’hui par l’extrême droite.

Un choix de société

Le second tour du 21 juin apparaît désormais comme un véritable référendum sur l’avenir du pays. D’un côté, Iván Cepeda défend la poursuite des réformes progressistes engagées sous Gustavo Petro. De l’autre, Abelardo de la Espriella promet un virage conservateur et sécuritaire inspiré par plusieurs dirigeants populistes de droite du continent.

Au-delà de la seule alternance politique, ce scrutin révèle les profondes fractures de la société colombienne : entre sécurité et réformes sociales, entre héritage du processus de paix et demande d’autorité, entre ouverture progressiste et montée des courants nationalistes. Les résultats du second tour pourraient redessiner durablement le paysage politique de l’une des principales démocraties d’Amérique latine.

Précédent
Précédent

Le lancement du CNDR : un espoir pour le pluralisme politique au Rwanda

Suivant
Suivant

Hegseth appelle l’Europe à cesser les leçons de morale