Hegseth appelle l’Europe à cesser les leçons de morale
Rédaction par Nelly Tshienda, édition par Tribune Media Congo et supervision éditoriale par Kalonji Wa Mulumba
Publié le 30 mai 2026 à 19h30
⏱️lecture 4 min
Les déclarations du secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, lors du Dialogue de Shangri-La à Singapour, ont résonné comme un avertissement adressé aux alliés européens. En reprochant à l'Europe d'avoir négligé pendant trop longtemps ses capacités militaires et en annonçant d'importantes décisions concernant la présence américaine sur le continent, Washington rappelle une réalité souvent ignorée : dans les relations internationales, la sécurité reste d'abord une question de puissance et d'autonomie.
L'ironie de la situation mérite d'être soulignée. Pendant des décennies, plusieurs pays européens ont bénéficié du parapluie militaire américain tout en développant un discours fondé sur les valeurs, le multilatéralisme et le droit international. Aujourd'hui, les États-Unis exigent de leurs alliés qu'ils assument davantage leur propre défense et qu'ils réduisent leur dépendance stratégique envers Washington.
Cette situation invite également à réfléchir au cas français. La France demeure l'une des principales puissances militaires mondiales. Elle possède l'arme nucléaire, une industrie de défense performante, un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies et une capacité de projection de forces que peu de pays peuvent égaler. Pourtant, dans de nombreuses opérations militaires menées ces dernières décennies, notamment en Afrique et au Moyen-Orient, Paris a souvent bénéficié du soutien indispensable des États-Unis en matière de renseignement, de surveillance satellitaire, de ravitaillement aérien, de transport stratégique ou encore de capacités technologiques avancées.
Autrement dit, même une puissance militaire reconnue comme la France n'est pas totalement autonome dans l'exercice de sa puissance. Ce constat devrait interpeller les États africains qui fondent encore une partie importante de leur sécurité sur la présence de bases militaires étrangères ou sur l'intervention de partenaires extérieurs.
L'histoire récente démontre qu'aucune puissance étrangère ne garantit éternellement la sécurité d'un autre État. Les intérêts changent, les priorités évoluent et les alliances se redéfinissent. Ce qui apparaît aujourd'hui comme une garantie peut devenir demain une variable d'ajustement dans une stratégie globale qui échappe totalement aux pays concernés.
Pour les nations africaines, la leçon est claire : la défense nationale ne peut être sous-traitée. Les partenariats militaires peuvent être utiles, parfois même nécessaires, mais ils ne doivent jamais remplacer la construction d'une capacité nationale crédible. Une armée professionnelle, bien équipée, correctement formée et adaptée aux réalités du terrain constitue un élément fondamental de la souveraineté.
Dans un monde marqué par le retour des rivalités entre grandes puissances, la sécurité devient plus que jamais un enjeu stratégique majeur. Les conflits en Ukraine, au Moyen-Orient ou dans certaines régions africaines montrent que les États qui ne disposent pas de capacités de défense suffisantes se retrouvent souvent dépendants des choix d'acteurs extérieurs.
Les propos de Pete Hegseth contiennent d'ailleurs un enseignement plus large. Lorsqu'un responsable américain cite les pays asiatiques comme exemple de réalisme stratégique, alors même que la Chine est le principal concurrent géopolitique des États-Unis, il révèle une vérité fondamentale des relations internationales : les puissants respectent avant tout les acteurs capables de défendre leurs intérêts et de peser dans le rapport de force.
La Chine n'est pas respectée parce qu'elle partage les valeurs américaines. Elle est respectée parce qu'elle dispose d'une puissance économique, technologique et militaire qui oblige les autres à la prendre en considération. De la même manière, les États qui investissent dans leur sécurité et leur autonomie stratégique gagnent davantage de considération sur la scène internationale que ceux qui comptent exclusivement sur la protection d'autrui.
L'Afrique ne doit pas tirer de cette réalité une logique d'isolement, mais une logique de responsabilité. Les coopérations internationales resteront nécessaires. Cependant, elles ne seront véritablement équilibrées que lorsque les États africains disposeront eux-mêmes des moyens de garantir leur sécurité et de défendre leurs intérêts.
Le débat qui traverse aujourd'hui l'Europe est peut-être aussi celui qui attend l'Afrique : comment construire une véritable autonomie stratégique dans un monde où les alliances existent, mais où chaque nation défend avant tout ses propres intérêts ?
Car en matière de défense, comme en matière de souveraineté, la dépendance finit toujours par avoir un coût!

