Congo-Brazzaville : le pari panafricain de Sassou-Nguesso interroge

Écrit par Nelly Tshienda, édité par Tribune Média Congo, supervision éditoriale par Kalonji Wa Mulumba

Publié le 28 mai 2026 à 02h14

⏱️lecture 3 min

En annonçant la suppression des visas pour les ressortissants africains à partir du 1er janvier 2027, le président congolais Denis Sassou-Nguesso a inscrit la République du Congo dans une dynamique déjà engagée par plusieurs États africains comme le Rwanda, le Ghana, le Bénin, les Seychelles, la Gambie ou encore récemment le Togo. Présentée comme une avancée vers une Afrique plus intégrée, souveraine et prospère, cette politique se veut conforme à l’esprit de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf), entrée en vigueur en 2021.

L’objectif affiché est clair : faciliter la circulation des personnes et des biens, renforcer le commerce intra-africain et accélérer l’intégration économique du continent. Sur le papier, l’idée paraît séduisante. Une Afrique moins fragmentée pourrait théoriquement gagner en puissance économique et réduire sa dépendance vis-à-vis des partenaires extérieurs.

Mais derrière le discours panafricain et les symboles politiques, plusieurs questions majeures demeurent.

Car l’Afrique de 2026 n’est pas l’Europe qui avait progressivement construit l’espace Schengen dans un environnement relativement stable. Aujourd’hui, plusieurs régions africaines restent confrontées à des conflits armés persistants, au terrorisme transfrontalier, aux trafics d’armes et à des crises humanitaires majeures. Du Sahel à l’est du Congo, en passant par le Soudan ou la Somalie, les frontières africaines figurent parmi les plus instables au monde.

Dans ce contexte, certains observateurs s’interrogent : la libre circulation totale est-elle réellement une priorité pour des États qui peinent déjà à assurer la sécurité de leurs territoires et le contrôle de leurs frontières ?

Les promoteurs de cette ouverture invoquent souvent l’exemple européen. Pourtant, les réalités restent profondément différentes. L’Union européenne s’est construite progressivement autour d’institutions solides, d’États relativement stables et de mécanismes communs de sécurité et de coopération. À l’inverse, plusieurs pays africains connaissent encore une forte fragilité institutionnelle, des tensions communautaires et des crises politiques récurrentes.

La question devient encore plus sensible lorsque ces politiques d’ouverture sont portées par des régimes régulièrement critiqués pour leur gouvernance. Au Congo-Brazzaville, Denis Sassou-Nguesso dirige le pays depuis près de trois décennies, malgré une parenthèse entre 1992 et 1997. Pour certains analystes, le contraste entre les ambitions panafricaines affichées et les réalités sociales internes apparaît frappant.

Jeunes délinquants appelés “bébé noir” au congo-brazzaville

Dans les rues de Brazzaville, de nombreux jeunes dénoncent avant tout le chômage massif, les difficultés d’accès à l’électricité, la précarité ou encore le manque de perspectives économiques. Pour une partie de l’opinion, l’urgence serait moins l’ouverture des frontières que l’amélioration des conditions de vie des Congolais eux-mêmes.


Cette annonce ravive également certaines contradictions historiques. Le Congo-Brazzaville garde le souvenir controversé des expulsions massives de ressortissants de la République démocratique du Congo lors de l’opération « Mbata ya Bakolo » en 2014. Plusieurs organisations internationales de défense des droits humains avaient alors dénoncé des violences graves contre des populations accusées d’être en situation irrégulière. Dès lors, voir aujourd’hui les autorités invoquer le panafricanisme et la fraternité africaine peut surprendre certains observateurs.

À cela s’ajoutent des tensions identitaires persistantes dans plusieurs pays africains, où les débats sur l’emploi, la nationalité ou l’accès aux postes administratifs alimentent régulièrement des discours hostiles aux étrangers. Sur les réseaux sociaux congolais notamment, certains accusent déjà des ressortissants étrangers naturalisés de monopoliser certaines opportunités économiques ou administratives. Des discours qui traduisent avant tout les frustrations sociales et économiques profondes traversant une partie de la jeunesse africaine.

Cela ne signifie pas que l’idée de libre circulation soit mauvaise en soi. Au contraire, une meilleure intégration africaine pourrait constituer un levier majeur de développement économique à long terme. Mais cette ambition risque de rester un simple slogan politique si elle ne s’accompagne pas d’efforts sérieux en matière de gouvernance, de sécurité, d’industrialisation, d’emploi et de stabilité institutionnelle.

Le véritable défi pour l’Afrique n’est peut-être pas seulement d’ouvrir ses frontières, mais de construire des États capables d’offrir à leurs populations sécurité, justice, emplois et perspectives d’avenir.

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